dimanche 28 juin 2009

Flânerie au Prieuré de Saint-Cosme

 
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lundi 20 avril 2009

Des liens et encore des liens

Amboise : www.chateau-amboise.com
Balzac : www.musee-balzac.fr
Baugé : www.chateau-bauge.com
Blois : www.ville-blois.fr
Chambord : www.chambord.org
Chenonceau : www.chenonceau.com
Cheverny : www.chateau-cheverny.com
Du Bellay : www.museedubellay.com
Fontevraud : www.abbayedefontevraud.com
Gizeux : www.chateaudegizeux.com
La Ferté Saint Aubin : www.chateau-ferte-st-aubin.com
Langeais : www.chateau-de-langeais.com
Le Lude : www.lelude.com
Loire des châteaux : www.loiredeschateaux.com
Montsoreau : www.chateau-montsoreau.com
Monuments nationaux : www.monuments-nationaux.fr
Monuments Touraine : www.monuments-touraine.fr
Prieuré Saint Cosme : www.prieure-ronsard.fr
Rigny-Ussé : www.chateaudusse.fr
Rivaud : www.chateaudurivaud.com
Ronsard : www.prieure-ronsard.fr
Saché : www.musee-balzac.fr
Ussé : www.chateaudusse.fr
Valençay : www.chateau-valencay.fr
Villandry : www.chateauvillandry.com

lundi 30 mars 2009

Histoires & légendes de Loyre

1 - La vengeance des ragondins
Conte inédit de Claudec

Béhuard est un charmant petit village que les amoureux de la Loire connaissent bien. À mi-chemin des Ponts-De-Cé et de Chalonnes, ses origines remontent au Vème siècle. Serrées autour de la petite église que fit bâtir Louis XI, et du rocher sur lequel elle est perchée, ses maisons occupent ce qui est encore de temps à autre une île, au gré des caprices du Beau fleuve.

La nuit tombait ce jour là. Les volets étaient déjà clos. L'hiver tenait allumés les foyers et la fumée des cheminées se mêlait à la brume qui commençait à former sa couette nocturne sur les toits. Le mystère régnait sur toute chose parmi les sanctuaires, rosaires et autres édifices dédiés au culte ou à ses servants depuis des temps anciens. Il en émanait une spiritualité saisissante : réminiscence des pèlerinages de mariniers qui viennent chaque année rendre hommage à la Vierge ou émanations de la dévotion à Sainte Maurille, disciple de Saint-Martin et prélat d'Angers, qui évangélisa les lieux.

Plusieurs personnes, bravant la froidure, étaient entrées voilà bien un quart d'heure dans l'une des maisons et une lumière blafarde avait un instant éclairé son seuil, lorsque la porte s'était ouverte pour se refermer aussitôt sur elles. Elles étaient maintenant toutes les sept assises autour de la table ronde coiffée d'une lampe dont l'abat-jour voilé laissait le pourtour de la pièce dans la pénombre. C'était un jeudi, jour habituel de ce genre de réunion au cours de laquelle la maîtresse de maison – moderne sibylle – sollicitait les périsprits qui rôdaient alentour, afin de recueillir leurs confidences. Lorsque l'un d'entre eux acceptait l'invitation, l'assistance écoutait religieusement l'officiante leur transmettre les messages de l'au-delà tout en se concentrant pour renforcer son fluide du leur. Le succès n'était pas garanti et plus d'une fois il était arrivé que chacun rentre chez soi sans que le moindre fantôme se soit manifesté. Ce ne fut pas le cas ce soir là. À peine la spirite eut-elle procédé aux préliminaires d'usage, après que les mains des participants eussent été disposées en cercle sur le plateau de la table en bois ; bien écartées, posées à plat et se touchant par l'extrémité des auriculaires pour former le cercle indispensable à l'établissement de la relation souhaitée, celle-ci se manifesta. L'assistance fut progressivement envahie d'une légère torpeur pendant que la maîtresse de cérémonies, après être entrée en transe, commençait à répéter d'une voix sépulcrale les propos du visiteur occulte :
— Je suis un trépassé du Beau fleuve dit celui-ci, et si j'entre en communication avec vous ce soir, après des mois d'errance solitaire, c'est en raison des conditions de ma disparition, à propos desquelles les miens se perdent en conjectures. L'occasion m'est enfin donnée, par votre intermédiaire, de leur en faire connaître les détails.

Il s'agissait manifestement d'un bon esprit, à la manière dont il se préoccupait d'éclairer ses proches sur sa propre disparition et de leur faciliter ainsi l'accomplissement de leur deuil. Chacun se tut, attendant la suite. La consigne était de ne jamais interrompre un esprit, surtout lorsqu'il se manifestait aussi clairement et spontanément que ce soir là. Il continua :
— Tout s'est passé il y a eu un an dimanche mais je dois remonter un peu plus loin dans le temps pour que les conditions de ma mort soit précisément connues. Je dois aussi donner quelques détails d'apparence secondaire, qui pourtant sont de première importance.
Le silence se fit puis il reprit :
— Il faut que vous sachiez tout d'abord que le Myocastor coypus, plus connu sous le nom de ragondin, est un paisible herbivore, dont l'aspect bonasse et pataud fait croire à tort qu'il est inoffensif. Son passe-temps favori lorsque nous habitions une propriété dotée d'un étang au beau milieu d'un pré de plusieurs hectares, était d'employer ses longues et fortes incisives, d'un rutilant rouge orangé, à manger l'écorce et l'aubier sucré de nos jeunes vergnes, quand il ne s'attaquait pas aux roseaux ou à tout autre végétation poussant alentour. Les vergnes (nom donné en certains endroits à l'aulne) étaient nombreux et l'auraient été davantage sans cette indélicate occupation de mes hôtes. Il m'arrivait de trouver fréquemment de jeunes spécimens abattus le long de l'étang et des ruisseaux qui encerclaient le grand pré. Ils gisaient à terre après avoir succombé d'épuisement au traitement que leur avaient fait subir les rongeurs. Ceux-ci avaient formé une colonie de plusieurs familles à l'extrémité du plan d'eau, à l'embouchure du ruisseau qui s'y déversait. L'endroit était truffé de leurs terriers, au point que cette embouchure reculait sans cesse, au profit de la superficie de l'étang. Les galeries de leurs terriers couraient sous terre, s'entrecoupaient et débouchaient de-ci de-là dans les herbes. Même l'usage d'un tracteur était problématique tant le sol était miné de galeries qui souvent s'effondraient sous ses roues. La sympathie qu'éprouvaient tous les membres de la famille pour ces animaux, dont certains étaient plus gros que les chiens que nous possédions alors – des cockers – ne dura pas. Ils avaient tellement abusé de la situation que je ne pouvais décemment pas le tolérer plus longtemps et je décidais un jour, que je ne qualifierai pas de beau par égard pour la gent ragondine, de leur livrer bataille. Ayant le choix des armes, j'eus d'abord recours à la carabine et en quelques jours la population de mes vandales diminua sensiblement, au point qu'il me sembla avoir rétabli une situation acceptable. Il s'agissait en fait d'une trêve, obtenue par moi trop autoritairement pour qu'elle soit durable, ce dont je m'aperçus dès le printemps suivant. Le creusement des galeries et la dévastation de mes jeunes vergnes reprirent de plus belle. Je décidais alors d'avoir recours aux bons offices d'un piégeur, que la Chambre d'agriculture fissionnait chez les propriétaires qui en faisaient la demande, le ragondin étant alors classé espèce nuisible. Nous fûmes tranquilles à nouveau pendant deux ans environ puis les dégâts reprirent de plus belle. J'usais de temps à autre de la carabine, puis le temps vint où nous vendîmes la propriété pour aller habiter ailleurs, où j'oubliais mes ragondins.
Il n'en fut pas de même de leur part, comme ce qui suit le démontre.

Amoureux du Beau fleuve, que j'ai parcouru à plusieurs reprises sans me lasser, de sa source à son estuaire, dans les deux sens, en visitant tous ses méandres, boucles et bras, j'avais arrêté ce jour-là mon camping-car en rase campagne, à quelques kilomètres de Mûrs-Érigné, à proximité d'un autre cours d'eau. Je crois qu'il s'agissait d'un bras du Louet particulièrement rapide et remoueux en cette fin d'hiver. Je profitais de l'isolement et de l'absence de dangers apparents, notamment de circulation automobile, pour laisser ma chienne en liberté, la surveillant du coin de l'œil en raison de son goût pour la chasse. C'est d'ailleurs peu que de parler de goût, des fugues de plusieurs heures m'avait démontré à quel degré d'inconscience et de mépris de mon autorité cette passion pouvait l'entraîner. J'ai ainsi été à diverses reprises le témoin impatient et parfois excédé de ses disparitions, à la mer comme à la montagne ou à la campagne. Vogue était une petite chienne de la race des Cairn terriers. Douée d'un caractère enjoué autant qu'aimable, j'en avais jamais possédé une qui fut aussi attachante, moi qui avait pourtant eu des chiennes toute ma vie. C'était une bête qui avait quelque chose d'une chatte tant elle était affectueuse et câline, ce qui ne l'empêchait pas de faire preuve d'une bravoure extraordinaire, outre une espièglerie et une gourmandise sans pareilles. Son tonus et sa vivacité étaient eux aussi exceptionnels, le tout l'entraînant parfois à la désobéissance et à l'escapade.

Tout en préparant mon repas, je vérifiais à plusieurs reprises la sagesse de ma chienne, alors que sans en avoir l'air, elle battait le terrain environnant. Revenant fréquemment vers moi, soit avec une hypocrisie que j'étais loin de soupçonner, soit que rien n'ait encore alerté son flair, tout semblait se passer pour le mieux. Puis le prévisible que m'avait fait négliger ma candide tolérance eut lieu. Terminés les préparatifs de ma cuisine, je cherchais à nouveau Vogue du regard et ne la vis plus. Je commençais par ne pas m'en inquiéter ; l'herbe était par endroit assez haute et dense pour la dissimuler. Je la sifflais cependant ; sans succès. Elle avait bel et bien pris la poudre d'escampette, sur les traces de je ne sais quel gibier. J'arrêtais le le gaz sous mon plat qui réchauffait, remettant à plus tard mon repas, pour me diriger vers le dernier endroit où je l'avais aperçue. C'était le bord du cours d'eau que la prairie où je m'étais arrêté bordait et dominait en surplomb, de deux ou trois mètres. Plantée de petits arbustes solidement accrochés dans un sol sablonneux qu'ils consolidaient de leurs racines, la rive dominait une eau qu'un courant rapide entraînait en marquant le pied de la petite falaise qu'il façonnait, d'une étroite frange limoneuse. Ce courant avait érodé la terre de sorte que l'avancée qui en résultait m'empêchait de voir ce qui se passait sous mes pieds en la longeant. J'esseyais cependant à le faire, appelant et sifflant au hasard, sans succès, jusqu'à ce que me parviennent les échos d'aboiements dont il me fut cependant impossible de savoir avec exactitude d'où ils venaient. Ils émanaient de toute évidence du bord immédiat de l'eau, mais la réverbération des sons sur celle-ci et l'écho m'empêchaient d'en localiser l'origine avec certitude. Les jappements s'interrompirent un long moment, pendant que je poursuivais mes recherches à l'aveuglette. Aucun endroit ne permettant de voir le bord de l'eau et encore moins les terriers creusés par les ragondins, je supposais que ma chienne y était aux prises avec un ou plusieurs d'entre eux, qui n'appréciaient pas les intrus. Je demeurais immobile un long moment en attendant que les aboiements reprennent, ce qui se produisit enfin. Ils me parurent alors provenir d'un endroit situé juste sous mes pieds, à un peu plus de deux mètres, mais que je ne pouvais distinguer, même en me penchant dangereusement au dessus d'une eau sinistrement glauque et animée d'un courant ainsi que de tourbillons qui la rendaient particulièrement traîtresse.

Mêlés aux aboiements de ma chienne, je perçus les grognements sourds du ragondin avec lequel elle était aux prises ; peut-être une mère protégeant sa portée ? Ayant ainsi localisé les combattants, j'en fus à moitié rassuré. Dans quelle affaire s'était-elle embarquée. Ce ragondin était-il seul ? Et même si c'était le cas, souvenons-nous que le ragondin peut atteindre un poids respectable, supérieur à celui de Vogue, qui faisait autour de 7 kilos. Si elle était tombée sur un sujet de cette importance, elle n'était pas tirée d'affaire, d'autant moins que son ennemi avait sur elle l'avantage du terrain. Je soupçonnais d'ailleurs que l'eau de la rivière, seul chemin qui lui était offert pour venir à moi lui posait problème et que c'était en partie pour cela que je ne parvenais pas à la faire obéir et à lui faire quitter les lieux. Privé d'un quelconque moyen d'aller la chercher là ou elle s'était mise, et ayant connu d'autres circonstances du même genre, je décidais de la laisser à son sort le temps d'aller manger, avec l'espoir qu'elle se lasserait et me rejoindrait d'elle-même. Si mal il y avait, il était trop tard pour y remédier et je m'en rendrais compte lorsqu'elle reviendrait vers moi. J'étais néanmoins inquiet, en raison de la configuration de la berge et du fait qu'elle l'obligerait à se mettre à l'eau pour chercher un endroit propice au gravissement des quelques mètres qui séparaient l'eau de la prairie. Je comptais quelque peu sur son instinct pour y remédier mais c'est avec inquiétude que je regagnais le camping-car, en vue de revenir après avoir mangé si elle n'était toujours pas de retour.
Mon repas expédié, elle n'était toujours pas là. Je retournais donc sur les lieux, d'où montaient toujours les mêmes grognements et aboiements. Ni ma chienne ni la bête qu'elle traquait dans son terrier ne semblaient avoir changé d'opinion. Je n'ignorais pas que l'issue de la rencontre pouvait être fatale à Vogue. L'entraînant à l'eau, le ragondin pouvait la noyer ou, si je la récupérais, elle pouvait être gravement blessée ou encore déclarer à terme l'une de ces maladies que propage le ragondin, la leptospirose en particulier.
J'essayais à nouveau de descendre pour au moins me faire une idée de la configuration de l'entrée du terrier et apprécier de plus près la situation, mais je dus y renoncer. L'avancée du terrain miné par l'eau était telle qu'elle empêchait décidément toute tentative, menaçant au contraire de s'écrouler si je m'y aventurais. De plus, aucun endroit où poser les pieds en bas, immédiatement au bord de l'eau, à supposer que j'ai pu y accéder, et la rivière semblait suffisamment profonde pour s'y noyer à l'aise. Vogue, quant à elle, restait toujours aussi sourde à mes injonctions.
L'affaire, qui durait depuis maintenant plus de trois heures, ne semblant pas prête de prendre fin, je cherchais un moyen de vaincre ce satané surplomb. La nage ? Peut-être, mais un temps bien de saison – nous étions en mars – et ma condition physique s'y prêtaient guère, et le fort courant ainsi que les remous en auraient dissuadé de plus jeunes et plus sportifs que moi. Il y avait aussi le bateau, dont j'avais vu plusieurs, cadenassés à leur chaîne, à quelques centaines de mètres en amont, mais ils étaient dépourvus d'avirons et le fort courant, comme la profondeur de la rivière, que j'avais tant bien que mal tenté d'évaluer avec une longue branche, les rendaient incontrôlables à la perche. Pour faire bon compte, le lieu et le temps maussade n'engageaient pas à la promenade. Inutile par conséquent d'espérer le passage de randonneurs qui eussent pu me prêter main forte. Il y avait bien les gendarmes ou les pompiers, auxquels je ne pensais pas un instant, habitué que j'étais à d'abord tenter d'assumer les conséquences de mes actes en toutes circonstances.
Observant plus attentivement le sol, je remarquais un amas d'herbes et de branchages, dans le fouillis d'arbustes qui croissait juste au-dessus de l'eau. Je réussis à me frayer un passage jusque là et m'aidant d'un fort morceau de bois qui traînait à proximité, je les dispersais. Mes espoirs étaient fondés ; il s'agissait bien d'une hutte comme les ragondins en construisent parfois au débouché d'un terrier dans la végétation du sol. J'avais remarqué qu'il en est souvent ainsi, au temps où je traquais ces rongeurs. Prudents autant que fouisseurs, ils se ménagent une porte de sortie à l'étage supérieur de leur habitation. Je distinguais maintenant au-dessous de moi par ce passage, après en avoir à peine agrandi l'orifice à coups de talon, l'eau et ce qui devait être l'entrée du terrier, trahie par un entrelacs de racines dénudées par le courant et le passage de ses habitants. Je décidais de tenter d'agrandir ce trou, en vue d'en faire comme un puits par lequel je pourrais descendre séparer les belligérants et récupérer de force ma chienne récalcitrante. Je me mis aussitôt à l'ouvrage à l'aide de mon tronçon de baliveau qui par bonheur n'était pas trop pourri. La terre étant friable et le sol exempt de fortes racines, je disposais en quelques instants d'un passage. J'essayais de m'y introduire une première fois, mais il était trop étroit et je dus l'agrandir à plusieurs reprises, tentant à chaque fois de m'y laisser glisser. La boue de la rive et l'eau que je voyais au fond du trou étaient distantes d'un peu plus de deux mètres, ce qui poserait le problème de ma remontée. Elle promettait de ne pas être des plus faciles compte tenu de ma force musculaire et d'une souplesse qui n'étaient plus celles de mes vingt ans. Je disposais heureusement dans le camping-car d'un mince cordage avec lequel de m'assurais. Le doublant – ce que permettait sa longueur –, je le passais par les emmanchures d'un gilet de travail que j'avais providentiellement rangé dans la penderie du camping-car plutôt que de le jeter. De la sorte, je ne serais pas trop gêné dans mes mouvements, comme cela aurait été le cas si je m'étais passé le cordage autour de la taille ou de la poitrine. Je lui fit faire un tour mort autour du tronc d'un arbuste suffisamment fort pour supporter mon poids et m'engageais résolument dans le passage que je venais d'agrandir une dernière fois, m'en remettant à ma bonne étoile pour la suite.
Lorsque mes pieds se retrouvèrent deux mètres cinquante environ plus bas, la situation m'apparut pour ce qu'elle était : Le cordage qui me retenait avait tout juste la longueur qui les empêchait de toucher l'eau ou de s'enfoncer dans la vase qui la bordait. Je parvins, me tenant d'une main au cordage, à me pencher suffisamment pour explorer l'entrée de ce qui était bien un terrier, où se trouvait effectivement ma chienne. Ma vue ne portait pas assez profondément à l'intérieur pour distinguer son opposant mais je ne m'attardais pas à cette curiosité. Parvenant à saisir ma chienne par la queue – organe dont sont paraît-il dotés les chiens de chasse justement pour cela – je tirais dessus avec ma main libre, me redressais et l'introduisis dans mon propre trou, la poussant vers le haut pour l'aider à regagner l'herbe de la prairie.
C'était dès lors à mon tour d'essayer d'en faire autant par mes propres moyens, dont je doutais qu'ils fussent suffisants. Un premier essai me le confirma : je n'avais pas la force de m'extraire à bout de bras. Par la même occasion, je me rendis compte du véritable inconvénient qu'il y avait à ce que mes pieds ne disposent d'aucun appui, La boue cédant à la moindre pression pour crouler dans l'eau. De plus, si le trou m'avait admis à la manière d'un suppositoire pour descendre, lorsque je m'y étais introduit les bras levés, il refusait le passage vers le haut autant à mes hanches qu'à mes épaules.
Épuisé, maintenu par mon cordage dont je doutais de la solidité, je commençais par reposer mes os et mes muscles malmenés tout en réfléchissant à ce que j'avais à faire. L'agrandissement du passage étant le premier point à résoudre je me mis à l'œuvre. Par bonheur, j'avais dans ma poche mon couteau : un bon vieil Opinel. Je m'en servis pour gratter la terre et il fit aussi bien que les dents d'un ragondin. Une première tentative m'ayant démontré que j'étais loin du compte je me reposais à nouveau, toujours soulagé de mon propre poids par la corde et mon gilet, puis recommençais à creuser. Je fis successivement trois essais, précédés chacun d'une travail de sapeur qui consistait à détacher un maximum de terre du pourtour de mon trou. Mais à chaque fois il s'avérait encore trop étroit et surtout, la force insuffisante de mes bras me faisait retomber au bout de mon cordage. J'avais la bouche, les yeux, les cheveux, les vêtements, pleins de terre et éprouvais une soif comme jamais j'en ai connu de toute ma vie. Il me fallait maintenant ménager à tout prix dans la paroi du puits suffisamment agrandi, au moins un appui : comme une sorte de marche sur laquelle je poserais un pied ou un genou et qui me permettrait de gagner en hauteur autrement qu'en m'efforçant vainement de tirer mon propre poids vers le haut avec la seule aide du cordage. Après avoir à nouveau repris mon souffle, je tentais l'opération, au demeurant facilitée par une terre particulièrement friable. Si cela avait pour heureux effet de faciliter mon travail d'agrandissement, la conséquence moins favorable à mes intentions était d'interdire d'y prendre appui où que ce soit. À la moindre tentative, la terre s'écroulait dans l'eau sous mes pieds. La base de mon puits commençait d'ailleurs à prendre la forme d'un entonnoir renversé et je voyais venir le moment ou toute la terre du dessus allait s'affaisser, m'ensevelissant ou m'entraînant à l'eau avec elle, si l'entrelacement des racines des arbustes qui poussaient au-dessus venait à céder. Les deux premiers essais que je fis pour m'élever sur mon genou droit furent autant d'échec. Là où je prenais appui la terre s'éboulait, engloutie aussitôt par la rivière. Par bonheur, alors que je recommençais pour la troisième fois, la lame de mon couteau rencontra une racine que la nature avait eu l'excellente idée de faire descendre aussi profondément. Probablement venait-elle jusque là pour y puiser l'eau nécessaire à un vergne ou à un peuplier poussant quelques mètres plus loin. Je la dégageais en hâte de sa gangue de terre. Relativement grosse elle serait le véritable premier barreau de l'échelle, ou plutôt du malheureux escabeau dont j'avais besoin et non plus la fragile cavité creusée dans une paroi qui cédait sous mon poids. Ma providentielle racine était hélas située à hauteur de ma hanche et tout juste pouvais-je espérer y poser un genou faute de pouvoir reculer le haut de mon corps. Ma découverte me parut néanmoins un progrès considérable. Je parvins à y poser mon genou droit, après avoir dégagé la terre sur laquelle venaient buter le bas de mon dos, et m'élevais enfin de telle sorte que ma tête émergea du sol de la prairie.

Ma chienne qui m'y attendait avec impatience, me lécha le visage en signe de satisfaction et peut-être même de reconnaissance, tout en manifestant par ses allées en venues son désir de retourner à la bagarre dont je venais de la tirer. Je l'en dissuadais aussi vertement que le permettait ma position inconfortable. Comprenant probablement la contrariété que serait la mienne si elle s'obstinait et mon peu de goût pour aller la récupérer à nouveau, elle sembla renoncer à son projet. Je pouvais voir le sang couler de sa joue gauche, que son hôte si peu accueillant avait apparemment mordue juste sous l'œil. Je nettoierais cette plaie tant bien que mal aussitôt tiré d'affaire avant de la conduire chez un vétérinaire.

Pour l'heure, reprenant mon souffle, j'étais stupéfait d'une performance dont je me serais bien jugé incapable à mon âge. Pour peu que je me sois senti disposé à en faire autant pour un humain, je me serais pris pour un héros.

C'est au moment précis où je faisais ces projets et que ces pensées iconoclastes me venaient à l'idée, que m'appuyant plus fortement sur la racine qui me soutenait, en vue de sortir mes bras de mon trou – bras sur lesquels je comptais prendre appui pour extraire mon buste et la suite de mon anatomie –, que mon point d'appui céda brusquement. La racine s'était rompue. Je fus brusquement appelé vers le bas par mon propre poids, la terre cédant sous mes coudes avec lesquels je tentais vainement de freiner ma chute. Arrivant en bout de course, le cordage qui m'avait si bien soutenu jusqu'alors céda avec un claquement sec. Mes pieds sentirent aussitôt le froid de l'eau emplissant mes bottes, puis le reste de mon corps se trouva englouti par le flot glacé. Suffoquant, je tentais de me maintenir à la surface mais, comme je l'avais craint lorsque je j'envisageais d'aller délivrer Vogue à la nage, le courant s'empara de moi et m'entraîna sur une dizaine de mètres, jusqu'à ce que des branchages cachés dans les profondeurs immobilisent mes jambes et mon corps à la dérive.

Je pouvais voir sur la rive ma petite chienne qui assistait au spectacle en courant de droite et de gauche jusqu'à ce qu'ayant décidé de me rejoindre, soit pour tenter de me secourir à son tour, soit pour simplement ne pas m'abandonner, elle emprunte le puits par lequel je l'avais remontée peu de temps auparavant. Parvenue à l'eau elle n'hésita pas à s'y jeter et à nager vers moi. Le courant s'en saisit rapidement et elle aurait été emportée si je n'avais réussi à l'agripper par la peau du cou au passage. Mon geste eut cependant pour effet de libérer mes jambes des branches qui les retenaient, et ma chienne avec moi, nous fûmes entraînés au gré du courant. La tenant serrée contre moi d'un bras, nous flottions en surface, encore aidés par les quelques mouvements que je parvenais à faire de l'autre, sentant l'épuisement me gagner. C'est à l'endroit précis où la rivière maudite se jette dans la Loire que vaincu par le froid et la fatigue, je finis par couler, tenant dans mes bras le corps de Vogue qui s'y abandonnait, comme au temps de ces siestes que nous aimions tant faire ensemble.
Nos corps furent retrouvés, flottant entre deux eaux, par les passagers d'une gabare longeant l'île Batailleuse, sous le pont de Saint Florent que domine si majestueusement l'abbatiale.

Après s'être interrompu un moment l'esprit du malheureux trépassé reprit :

— Nul n'aurait n'aurait jamais connu les circonstances de notre noyade, si vous n'aviez eu la courtoisie de m'inviter à votre table. Sachez de plus que si je rattache ce qui s'est produit ce jour-là à des faits antérieures, j'y suis autorisé par les circonstances mêmes dans lesquelles je vous les confies.
— Je m'exprime depuis l'au-delà où vous constaterez à votre tour – un jour que je vous souhaite le plus lointain possible –, qu'il est permis de pénétrer bien des secrets et mystères qui ne peuvent être qu'invraisemblances et suppositions pour les vivants que vous êtes. C'est pourquoi j'affirme que les ragondins ont ce jour là décidé de mon sort. Ils se sont ainsi vengés de mes propres sévices à leur égard. La preuve en est le regard sardonique qui brillait au fond d'un terrier, lorsque Vogue et moi partîmes à la dérive, pour notre dernier voyage en Loire.

vendredi 27 mars 2009

La source véritable



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lundi 23 mars 2009

Raisons et intentions

Rime n'est pas poésie, pas davantage d'ailleurs que poésie n'est rime. Plus simplement, la poésie est là où la ressent celui qui la cherche. C'est pourquoi le présent blog dédié au Beau Fleuve, qui est la poésie même, sera fait de mots, rimés ou non, et d'images, exprimant le charme lyrique qu'il inspire au plus grand nombre d'entre ceux qui l'aiment.

Foch a dit « Il n'est pas d'hommes cultivés ; il n'est que des hommes qui se cultivent ». Une telle affirmation laisse supposer que la volonté intervient impérativement dans toute démarche ayant pour objet la culture, mais Foch était-il un poète ? La Loire, avec naturel autant qu'avec grandeur, démontre en tout cas qu'il peut en être autrement et que ce qui nous touche peut nous cultiver, parfois à notre insu.
Il est une culture de la Loire comme il en est une de tous les fleuves, celle d'aucun autre n'égalant la sienne en douceur pénétrante, comme en richesse et en variété. Nul n'est besoin pour cela d'attaches particulières ; de terroir ou de sang. la Loire se suffit à elle-même et s'offre à tous ; elle est en tout point de son cours un objet d'émerveillement en même temps que d'attirance.

Il s'agira donc ici, autant que de partage culturel, d'une tentative de communiquer l'émotion qu'éprouve l'auteur, inlassablement, à chaque fois qu'il redécouvre cette Loire qui, non satisfaite de la multiplicité de ses facettes, n'est jamais la même au même endroit. Lorsqu'il lui arriva de la traverser pour la première fois, ce fut sans y prêter attention ; il était trop jeune pour cela. Les premiers émois que lui offrit la Loire datent de sa trentaine environ, l'âge des amours réfléchis et solides. Demeurant en Bretagne sud, il la remontait souvent alors, par l'une comme l'autre de ses rives, depuis Nantes jusqu'à Orléans, pour s'en éloigner ensuite en direction de la région parisienne. Il aimait emprunter ce chemin des écoliers, justement à cause de la Loire dont il parcourait les levées qui offraient leur sinuosité à son plaisir de conduire. Au fil des kilomètres il était sous le charme de ces paysages qu'il aime tant aujourd'hui encore, au point de se plaire, à un âge avancé, à y musarder ; à y effectuer aussi souvent que possible de longues flâneries ponctuées d'innombrables haltes.

Il veut témoigner ici de cet amour à ceux qui sont aussi sous le charme de la Loire, tel qu'elle l'offre à ses seuls amants.